26.06.2009

Illusion(s)

noces_de_cana_symbolique.jpgSymbolique. Bluffés par l’air du temps ? L’autre soir, en regardant sur France 2 la très belle adaptation télévisée de la Reine morte, de Montherlant, dévorant jalousement des yeux l’extraordinaire Michel Aumont (l’un des plus grands acteurs vivants !) se jouer des mots, les menacer, les enfanter avec une force tellurique si prodigieuse qu’elle semblait jaillir des tréfonds du théâtre lui-même, voyant ce roi du Portugal vieillissant du XIVe siècle, nous repensions à la promesse de l’enfance selon Montherlant, qui écrivait en 1940 : « En vain, la gentillesse du jeune âge et de grandes et certaines qualités nous font-elles illusion ; par instants, la vérité nous apparaît que ces enfants de si bon métal, et si bien doués, seront un jour des médiocres, eux aussi. » Cruauté des mots. Jamais là pour pactiser avec les conventions ou les idées toutes faites. Mots fragiles, authentiques. Telle une mise à mise à mort symbolique, qui, rituellement, appelle une renaissance…

 

1429-1-contes-cruels-de-la-jeunesse.jpgMétaphore. Jeunesse, que deviens-tu en ce monde-ci ? À quels adultes donneras-tu naissance, loin des mots du théâtre (filmé ou non) ? Et pour quelles perspectives ? Tandis que le travail pue l’exploitation et la précarité, tandis que nos cités exhalent de l’inégalité, tandis que la famille explose (ou implose) et tandis que, au-dehors, les rêves poétiques se perdent faute d’espace de liberté, nous nous demandons combien de repères élémentaires survivront à la déferlante libérale-conservatrice. Mais où nos gamins piocheront-ils quelques espoirs ? Regardez ce qui se passe à la télévision (globalement) et sur Internet (ne craignons pas la confrontation avec le réel). Que constate-t-on ? Conte de fées mercantile, d’un côté ; jeu pour noctambules dérégulés, de l’autre ; les deux participant du même conditionnement… Parfois avec des sommets de confusion. Exemple, le « phénomène » Susan Boyle. Cette Écossaise de quarante-sept ans, sortie d’un télé-crochet britannique par la grande porte médiatique - la seule qui compte désormais -, nous raconte à tous, depuis le 11 avril, la métaphore vivante du monde marchand tel qu’il est. Peuplé de fantasmes de gloire et de rêves à deux balles. Cette chanteuse de karaoké au physique disgracieux a simplement ému la planète en lâchant quelques notes justes, laissant à chacun le loisir de faire son propre film intérieur, de remuer dans tous les sens sa propre histoire, de s’imaginer une meilleure reconnaissance, une place plus enviable, un destin, de quoi survivre, s’accrocher à quelque chose, coûte que coûte… Sans le vouloir, Susan Boyle nous a rappelé l’injustice de notre univers occidental dicté par le culte des apparences et des conventions si rarement transgressées. Et cette brave dame a créé un tel buzz que, depuis, la séquence de son passage dans cette fameuse émission, Britain’s Got Talent, a été visionnée par plus de 120 millions d’internautes. À titre de comparaison, la prestation de serment de Barack Obama n’a été vue « que » par 18 millions de personnes. Moralité ? Voir une femme heureuse devrait suffire à notre bonheur. Oui ? Non ? Autre proposition ?

Cause. Chers téléspectateurs, entraînez-vous à la chansonnette, ce ne sont pas les émissions du genre qui manquent. Rêvez, rêvez. Bouffez de la télé. Zappez. Entre Qui veut gagner des millions (vaguement intellectuel), Koh-Lanta (plutôt physique) et la Nouvelle Star (que cette écervelée de Lio se taise, par pitié !), vous trouverez forcément votre place, chèques en blanc ou perspectives de gloire, la reine ou le roi, rien qu’une fois, au moins une fois… Mais, surtout, pendant que votre vie passe - puisque vous êtes occupés à faire autre chose -, baissez la tête et acceptez passivement le sort qui est le vôtre, au boulot ou ailleurs, dans les Pôles emploi bondés ou aux Restos du Coeur. Trimez en silence. Ne vous révoltez pas. C’est pour la bonne cause. Pour sauver le système. N’en doutez pas, un jour, le système vous le rendra au centuple, avec Jean-Pierre Foucault et ses clones. La télé est là pour ça !

addiction.jpgAddiction. Mais ce n’est pas tout. De l’écran à l’écran, du cathodique au numérique, que font vos enfants le soir dans leur chambre ? Surfent-ils sur des sites pornos ? Bof, pas évident. Jouent-ils à ces jeux de rôle qui emprisonnent toute sociabilité ? Ça, oui. échangent-ils des jetons de poker virtuels sur ces nouveaux portails en ligne dont l’accès sera totalement libéralisé début 2010 ? Évidemment. Ce jeu de cartes n’est pas seulement à la mode et l’un des phénomènes les plus dangereux de nos sociétés cupides face à l’argent facile. Non, il est depuis peu devenu une drogue qui inquiète les plus grands spécialistes de l’addiction. Dans certains hôpitaux parisiens, de plus en plus de joueurs en ligne viennent se faire désintoxiquer. Sous les assauts de la réalité qui s’obstine à leur refuser des horizons réjouissants, nos jeunes y voient en effet un moyen de s’enrichir facilement (attention à votre carte bleue). Le bon Patrick Bruel a beau nous mettre en garde dans chacune de ses émissions, rappelant à qui veut l’entendre que le poker en ligne « pour un jeune qui débute, c’est comme si tu confiais une Ferrari à un gamin qui vient de passer son permis », rien n’y fait. Certains, plus malins que d’autres, des étudiants en sciences par exemple, voient même derrière le brouillard du hasard, une « logique mathématique »… Comment empêcher l’amateur en mal de sensations fortes de sombrer du rêve au cauchemar, seul devant son miroir aux alouettes ?

Quantitatif. Sale époque que la nôtre. Même Nicoléon, libre de tout marquage, peut se permettre d’affirmer dans un discours public : « L’égalité n’est pas ma valeur principale. » En d’autres temps, semblable phrase aurait signifié à son auteur une polémique d’ampleur capable de le renverser du Palais. Las. Époque du grand nulle part. Et du n’importe quoi. Tout sacrifier à la rentabilité - et au rêve de rentabilité. Défaire les liens sociaux pour du chiffre. Ériger en juge suprême le quantitatif au détriment de la qualité, du « sens ». Le chacun pour soi comme valeur. Dislocation. Illusion… Que le climat ambiant nous paraît étrange, si furtif, si prompt aux attentes indéfinissables, coincés que nous sommes entre cette révolte grondante qui reprendra - espérons-le - force et vigueur dès la semaine prochaine, et une envie de comprendre avec patience ce que l’avenir du monde nous réserve. Méfions-nous de l’air du temps. Toujours.

Jean-Emmanuel Ducoin

24.06.2009

Démagnétisé(s)

ziriako_1088427998_revolver_gr.jpgPorte-flingue. Tout est toujours question de trans-actions (Derrida) entre l’univers commun qui peuple nos espoirs et cet entre-nous contesté par la meute agissante. Soit. Malgré les kilomètres de vol, nous restons encore saisis devant les brumes de l’actualité qui obscurcissent l’horizon et secouent nos habitacles. Attirés que nous sommes par le flot des images suggestives, nous avons assisté, la même semaine, à la fois au « retour de Marx » (si, si, encore !), vanté en coeur par plusieurs grands médias à la faveur des succès dans les librairies mondiales des rééditions des oeuvres du père du Manifeste, à la prérévolte de la Britannique Susan Boyle, prête finalement à tout arrêter avant la finale de ce dimanche d’Incroyable Talent en raison de la trop forte pression médiatique, mais aussi, c’est dire si l’éventail est large, aux nouvelles éructations de Frédéric Lefebvre, porte-flingue de l’UMP version expérimentale, homme-lige nicoléonien capable de tout mais pas aussi fou qu’il y paraît. Concentrons-nous quelques instants non pas sur ce Lefebvre plus réac ces temps-ci qu’un certain vicomte de Vendée (difficile à croire) mais bien sur le symptôme dont il est l’incarnation volontaire. Car l’ultraconservateur porte-parole de l’UMP, accessoirement élu du peuple au Parlement où son arrogance crasse sévit jusque dans les couloirs de l’institution républicaine qui en a pourtant vu d’autres, n’a pas la dérive aveugle. Même s’il vient de se faire rabrouer par le gouvernement, ne soyons pas dupes : le grossier trublion n’a rien d’une incongruité préhistorique ressuscitée de son camp. Son indécente proposition de faire travailler les malades et les femmes en congé de maternité, à quelques encablures d’une échéance électorale, ne visait pas à provoquer l’opinion publique mais, surtout, à donner des signes idéologiques - pour ne pas dire des gages d’avenir - à une partie de l’électorat droitier dont les sondeurs disent qu’une quantité non négligeable pourrait revenir au bercail frontiste…

dossmemoiresperes2.jpgIdéologie. La « philosophie » de société ainsi proposée, symbole du libre-échange généralisé à tous les échelons de la vie quelles que soient ses sphères (publiques ou privées), pourrait nous faire sourire. Plus le temps. Dans cette vaste entreprise de culpabilisation collective (chômeurs, malades, sans-papiers, fonctionnaires, chercheurs, opposants, marxistes, derridiens, libres-penseurs - liste non exhaustive), certains auraient pu conseiller à Lefebvre d’aller encore plus loin dans l’indicible. Les enfants pourraient remettre la main à la pâte dans les dernières usines du pays, les vieillards faire la circulation ou l’accueil dans les services publics, les mourants profiter de leurs derniers souffles pour recharger les clims des hôpitaux surchargés, et, tant qu’on y est, rétablir le service du travail obligatoire ! Seuls les patrons se frottent les mains, sachant qu’une provocation, ratatinée en apparence, laisse toujours des traces. Certains, comme les responsables du mouvement Ethic de Sophie de Menthon, n’hésitaient pas cette semaine à demander : « L’arrêt maladie doit-il systématiquement être un congé ? » La perversité de la question en dit long sur le réservoir réactionnaire français dont la logique vise, à long terme et en période de crise durable, à la non-reconnaissance de la maladie (sauf peut-être les plus graves ?) et des indemnités, autrement dit la disparition cette fois définitive de la Sécurité sociale. Ainsi, l’initiative grotesque du pitbull Lefebvre s’avère bien plus perverse qu’on ne l’imagine. Lui-même a d’ailleurs assuré qu’il reviendrait prochainement à la charge… après les élections, pardi !

Pactole. Pendant ce temps-là, l’ancien PDG de Valeo Thierry Morin assumait l’orgueil de sa classe jusqu’à l’écoeurement. Remercié voilà deux mois avec, en poche, une prime de départ de 3,2 millions d’euros, chacun se souvient que la patronne du MEDEF, Laurent Parisot, lui avait demandé personnellement (brave intention) de renoncer à son joli pactole… « Rendez l’argent », avait-elle dit, des sanglots dans la voix. Seulement voilà, le sieur Morin vient d’expliquer qu’il entendait « tout garder » car, après tout, cette « indemnité » n’avait rien « d’illégitime » puisqu’elle ne correspond qu’à « deux années de salaire »… Vous aussi, vous avez la nausée ?

money2_3b38767r.jpgChiffre. Rien d’impossible. Sous l’empire de Nicoléon, où le tout-sécuritaire encadre l’économie marchande en fonctionnant comme un gardien de sa liberté non faussée (dialectique vicieuse qu’il faudrait une bonne fois pour toutes nommer « ordo-libéralisme », concept inventé en Allemagne), la crise de représentation toujours sur-agissante s’interprète pour tous comme une espèce de retour du réel, avec ses multiples manifestations. Comme si l’urgence du présent, plus pesant que jamais du fait des incertitudes du lendemain, venait supplanter les rêves d’à-venir des individus contemporains, qui, sous la mitraille, ont facilement la mémoire courte. Dans ce paysage intellectuel démagnétisé, où l’info-monde s’impose au localisme et où la mise en concurrence généralisée devient le substrat de tout échange humain, comme des actes tarifés, la r-évolution gronde. Comme le dit joliment Régis Debray : « Le chiffre n’est plus un mot de passe, il devient un mot d’ordre. »

Pédagogie. Moralité ? Plus il y a d’images et de sons, moins nous percevons le sens, moins nous comprenons… Au siècle des images et de l’info en temps réel, plus personne ne regarde ni n’écoute vraiment. Nous sommes aveuglés par la quantité, brouillés par le flot infernal, éblouis par les unes et les scoops, les idées frelatées et les fausses audaces, impressionnés par toutes les affiches, hypnotisés par les pubs, abrutis par les télés… Partons donc du paradoxe : envahis par les images et les sons, revenons-en aux réflexes élémentaires, voir par nous-mêmes, calmement, en détail, comme une pédagogie du regard, déchiffrer toutes les significations. Pour nous défendre. Puis contre-attaquer.

Jean-Emmanuel Ducoin

22.06.2009

Immortel(s)

Troquet.jpgScène I. Au dehors, la chaleur étouffante accélère nos respirations contenues. Corps hors-là. Dans un bar, attablés à un coin de rue. Silence apparent. Presque accablant de normalité. Là, sur le trottoir, une foule informe baguenaude et vaque. Comme elle le peut.

- Dis papa, tu écoutes quelle musique en ce moment ?

- J’écoute le dernier album de Dominique A. Carrément en boucle, comme une obsession amoureuse, une addiction passagère. Un double CD intitulé la Musique et la Matière. Une merveille. Inventif et proche d’une certaine déconstruction des canaux habituels de la musique, avec tous les moyens techniques modernes. « Il y avait du sang qui ne sècherait pas/Tu me donnais la main/Pour boire de ce sang-là/Je ne t’ai jamais dit/Mais nous sommes immortels ! » Ce type, pourtant un marginal qui n’a cédé ni aux modes ni aux conventions du métier, méritait plus d’attention de ma part. Je l’avais toujours un peu négligé, le regardant de loin, comme une tentation compliquée, un artiste maudit, je ne sais quoi…

- Et en l’écoutant, toi qui problématises toujours tout, est-ce que tu as un sentiment « pratique », un apport susceptible de produire des effets réels, concrets, existentiels ?

- Tu m’impressionnes ! (Rires.) Bon. Disons qu’il ne faut jamais refuser les moments de grâce quand ils se présentent. Tout est nourrissant. Toute idée nouvelle propose une alternative à ses présupposés. On peut ne pas en tenir compte, mais au moins, ça nous bouscule. Accepter le débat nous distingue toujours. Même avec un chanteur, on peut penser « à partir de » lui. Réfléchir. S’inventer un nouvel univers. Par les temps qui courent, ça sauve l’honneur !

- Papa…

- Oui…

- Et le dernier livre que tu as lu ?

- Ça s’appelle la Politique par le sport (Denoël), un recueil de textes placé sous la direction de François Bégaudeau. Un travail intéressant et assez érudit, où se mêlent la passion du sport (authentique) et un humour parfois corrosif. Tu sais, quand on veut se plonger dans les mythologies quotidiennes, on ne peut éviter d’essayer de comprendre la métaphore du stade, qu’elle soit belle ou tragique. Émancipation ou perdition des peuples ? Dans un monde où la volonté de puissance par l’argent domine, le sport reste un laboratoire d’exploration privilégié.

famille-1.jpgScène II. Cercle familial, 20 heures. Calme relatif pour la grande messe médiacratique. Au ballet des âmes tristes où se succèdent souvent des huis clos pétrifiants, ventres et gorges noués, les tourments intimes nous rejouent sans cesse nos vies passées ou imaginées.

- Je n’ai pas compris quelque chose, papa. Comment, en France, peut-on arrêter un enfant de huit ans pour une simple bagarre ? Ou envoyer des policiers dans une école pour un vol de vélo, bidon en plus ?

- Tu sais, si j’ai inventé une expression spéciale pour nommer le président de la République non pas Nicolas Sarkozy mais Nicoléon, ce n’est pas un hasard. Le modèle de société qu’il impulse chaque jour un peu plus et contre lequel nous devons nous battre quotidiennement dépasse de loin le cadre symboliquement troublé du Fouquet’s, de ses goûts prononcés pour le luxe de mauvais goût, ou de ses amitiés vulgaires. Non, avec lui, il faut toujours regarder le sens profond de ce qu’il met en oeuvre, faute de perdre de vue l’ensemble de l’ordo-libéralisme qu’il tente de nous imposer. D’un côté, un État assez policé placé sous le signe de l’ordre en toutes choses ; d’un autre côté, le libéralisme à tous crins protégé dans sa « liberté » même par cet État sécuritaire. Tu comprends ?

- Je crois. Mais ce n’est pas une dictature non plus…

- C’est une autre forme de diktat, plus sournoise, plus « indirecte », qui promotionne comme philosophie de vie l’individualisme, le profit rapide, le consumérisme, surestimant en permanence le critère quantitatif pour « faire du chiffre », sacrifier la sociabilité à la rentabilité, laissant de côté l’égalité, la fraternité, la solidarité, en somme les valeurs élémentaires pour lesquelles nous nous battons depuis toujours.

- Tu vas voter Front de gauche, dimanche ?

- Évidemment ! Comment puis-je te convaincre d’en faire autant ?

light_rain_revisited_b.jpgScène III. La pluie et la rosée. Toutes ces choses guidées par une étoile flamboyante. Premières à éclairer la nuit… Un bout de jardin avec, de loin en loin, quelques aboiements de chiens éveillés. Au-delà des brumes de chaleur, les voix portent peu. À peine murmure-t-on.

- Sérieusement, papa. À propos du Front de gauche, tu n’arrêtes pas de me parler de « l’unité », de « l’unité », comme si c’était une nouveauté…

- Mais, ça l’est ! Les occasions de profond dynamisme politique sont assez rares pour passer à côté de celle-ci, crois-moi ! Ne trouves-tu pas que l’alliance Buffet-Mélenchon-Picquet est une manière, enfin, de renverser la table de la gauche ?

- Ouais, bof… tout ça pour mieux vous remettre avec les socialistes après…

- Mais tout dépend du rapport de forces ! Tu as bien compris que ton facteur refusait toute idée d’union. Et qui te dit qu’un jour ou l’autre le Front de gauche ne fera pas jeu égal avec le PS ? Regarde, même le philosophe Michel Onfray refuse désormais de donner sa voix au NPA parce que, dit-il, il ne veut pas voter pour une formation qui « fractionne ».

- Tu crois que le moment est favorable…

- Si toute la gauche antilibérale n’est pas capable de comprendre que l’instant peut se révéler historique, qu’il est possible d’ensemencer durablement, alors c’est à désespérer. Prenons date. Et après, beaucoup de choses seront possibles.

- Je vais réfléchir, papa.

- Tu sais, contrairement à ce que raconte Nicoléon, la colère continue de monter face au cynisme néolibéral, face à ce désir froid et calculé par les puissants de faire accepter comme une amélioration ce qui est de l’ordre de la dégradation des vies. La casse sociale va se retourner contre les libéraux, tôt ou tard, qu’ils soient de droite ou prétendument de gauche… Le désir de r-évolution est là et bien là, en maniant toujours l’idéal avec le possible… Tu as dix-neuf ans, tu dois le savoir.

- Oh oui.

Jean-Emmanuel Ducoin

21.06.2009

Violences disent-ils !

Kritiks aime les débats, les réponses croisées, les idées débridées... En réponse à l'article de Jean-Emmanuel Ducoin intitulé "Violences" et publié le 18 juin dernier, Pascal Ordonneau nous offre sa lecture... Bras de fer intellectuel, débat en place publique. Les violences s'interrogent, nous interrogent...

 

04-01-14.jpgSi proche du viol des foules, si insouciant du viol des femmes. Dommages collatéraux. Attila, fléau de dieu, violences sanctifiées et civilisations ruinées. Drames du pré-humanisme, quand Dieu savait reconnaître les siens. "Nous ne jugerons pas le roi nous le tuerons" hurlait Danton et aussi : « ces prêtres, ces nobles ne sont point coupables, mais il faut qu'ils meurent… parce qu’ils gènent… »

La violence du fer incandescent cautérise les plaies  jaillies elles-mêmes de la violence du fer né du feu. Au commencement fut le big-bang et plus tard, de quelques éclaboussements cosmiques sont venus la terre et l’homme.  Violence pure de la nature faite à la nature, le feu et son parent consubstantiel l’explosion. L’explosion c’est le feu qui va plus vite. Et aussi, plus les éléments de la réaction sont opposés plus violente, plus énergétique la déflagration. Le feu, purifie. La violence absolue, purifie absolument.

2008-05-19t155423z_01_nootr_rtridsp_3_ofrwr-afsud-violences-20080519-reuter.jpgViolences naturelles ou violences sociales, les foules, les sociétés humaines, les peuples sont en mouvement comme les plaques terrestres, il en sort des éruptions, des mers qui sortent de leurs abysses, des soleils qui se vaporisent en super-novae. Produire de la violence, voilà qui nous a toujours semblé naturel. La colère d’Achille, en écho aux hurlements d’Oedipe. Produit de la violence, chassé par un dieu jaloux. Fuyard d’Afrique sans cesse arraché à sa terre natale pendant des milliers de siècles. Produire de la violence,  moment culturel, pour dépasse la nature, pour faire venir l’humanité.

D’où sort-il ce désir de violence, ici rêvé et décrit dans un futur si proche, qu’il en devient présent. D’où vient que tant d’hommes chantent et décrivent avec complaisance, annoncent avec délice, la violence, des rues, la violence des esclaves, celle des damnés, et celle en réponse des tyrannies sociales. Violence contre les choses au risque du ridicule, violence contre les êtres au risque de l’horreur

Car, cette violence décrite comme contenue, comme redoutable, c'est-à-dire à redouter, telle qu’elle est dite ici, est follement désirée, sa contemplation passionnément attendue, son déferlement anticipé et projeté. Il y a toujours autant de poètes pour chanter l’empire de la décadence qui regarde passer les grands barbares et pour composer des acrostiches indolents.

violences-au-kenya.jpgL’homme est-il fondu au creuset de la violence ? Ce fer devenu acier rougeoyant plié et replié dans des pluies d’étincelles, martelé dans des tonnerres de violence, sera plus affuté et plus coupant encore. Ce sera grandiose et l’homme sortira, comme une dague de damas, propre, neuf, nouveau, transfiguré, et plus terrible encore. Plus grand.

Etrange que l’espèce humaine, la seule qui a su s’évader de la tyrannie de la sélection naturelle, s’inflige à elle-même ce rêve et cette volonté de violence. Reste mental d’une violence faite à lui-même ?

On a dit qu’on ne pouvait pas se contenter de faire descendre le singe des arbres pour faire ensuite descendre l'homme du singe descendu. A t’on le droit de penser l’homme coupant sa partie de branche, pour, ayant abandonné le singe là où il était, dégringoler et se ramasser tant bien que mal en bas, par terre, contusionné, assommé par la violence du choc, humanisé ?

Cette violence latente, produite ou imaginée vient-elle de ce lointain originel quand l’homme a procédé à sa propre domestication, violence contre la nature et contre sa nature, pour le faire déboucher dans l’humanité. Violence contre le temps de la nature. Ne pas simplement demeurer là à attendre que la sélection naturelle ait pris son temps pour faire son œuvre. Faire que les choses arrivent quand on les veut. Faire que ce qu’on veut arrive vite.

Question de temps et de durée ? L’eau qui coule devant le sage au bord de la rivière pendant cent ans applique les lois de la nature. La violence c’est l’eau de la rivière qui déverse en un instant ce qu’elle aurait coulé en cent années.

La violence, serait-ce du temps qui se concentre ? Ou un temps qui accélérerait ? Ou bien enfin, un raccourci, court-circuitant les cheminements habituels pour aller plus vite, là-bas, au plus près des rêves, au plus vite des désirs.

L’or, comme les tous les métaux, ne vient plus à son terme, l’or natif  trop lent est resté en arrière, dépassé et laissé pour compte. Maintenant, l’or est produit. Le temps de l’homme va plus vite.

guatemala_violences.jpgLa violence de l’homme serait-ce un corps à corps de l’homme avec le temps, au mépris de la nature, au péril de la domestication humaine ?

Tous ces rêves, toutes ces fausses hantises de violence, ces appels hypocrites à se méfier des temps qui viennent, ces annonces qui valent provocations, ces désirs de grands soirs pour qu’il y ait des lendemains qui chantent, cet appel aux temps de la violence, pour qu’il n’y ait plus de temps à perdre, rassemblent cette violence que l’homme s’est faite à lui-même et la violence déployée pour plier le temps au rythme de ses désirs. C’est le vieux reste de la recherche et de la construction de l’humanité en l’homme.

Pourtant, la conquête de l’homme, est finie, l’humanisme n’est plus nécessaire. Et ne sont plus nécessaires tous ceux qui prétendent encore trouver la grandeur de l’homme dans la violence qu’il provoque, dans la fureur des villes incendiées, ces griseries de temps de la décadence, ces promenades moroses dans les grandes cités en cendres.

Cette croyance que la plongée au tréfonds des misères et des malheurs accumulés, nous fait retrouver l’homme en sa pureté et en sa dignité, en son humanité, ne peut plus avoir cours. Il n’y a pas de moments exceptionnellement monstrueux où l’humanisme peut servir de bouée de sauvetage. L’homme est partout, l’humanisme ruisselle partout le monde, les massacres, les appels à la violence, au meurtre à la destruction se font échos, sur des siècles et des millénaires.

Ne serait-il pas préférable, de se débarrasser de l’humanisme, quand on voit le résultat.

Et si on s’avisait de penser l’humanité un peu plus haut, au lieu de la surestimer ?

Alors ? Quoi ?

Un peu moins de complaisance…

Alors la violence ne serait plus à annoncer mais à combattre.

Et la violence qui point serait à dénoncer…Et la prétention aux raccourcis …

Car les délices de violence, sous couvert de révolutions annoncées, de révoltes augurées, de croisades prêchées, font  de plus en plus surement remonter l’homme au singe, avec le risque qu’il ne descende plus.

Pascal Ordonneau

 

 

18.06.2009

Violence(s)

violence.jpgInventivité. On voudrait pouvoir écrire : de la violence en milieu tempéré. Mais la vérité nous oblige. Il nous faut ainsi suggérer : de la violence en milieu violent. La France - hors-là aussi - est d’humeur combative. Et si cela ne constitue pour l’instant ni une révolution ni une insurrection, le climat intellectuel (donc populaire) donne à penser que de nouvelles révoltes peuvent non seulement surgir mais surprendre par leur inventivité. Du coup, beaucoup avouent publiquement leurs troubles (sic) ou leurs lueurs d’espoir. De Dominique de Villepin (« Il existe en France un risque révolutionnaire ») à Serge Halimi dans un éditorial choc du Monde diplomatique intitulé « Éloge des révolutions », en passant par le Figaro qui, récemment, reconnaissait très amèrement que l’historien François Furet s’était lourdement « trompé » en pronostiquant la « fin de la Révolution française », nous constatons non sans amusement que, décidément, ils sont nombreux ces temps-ci à s’interroger de vive voix sur le devenir français, sondant l’ici-maintenant pour appréhender l’à-venir. En somme : le chemin sera-t-il violent ou non ?

50e111e6-cab9-11dc-9b68-dc7d7131d769.jpgAnxiété. Est-ce tout simplement le bon questionnement ? Évitons les grands mots, qui encagent les perspectives dans des alternatives impossibles ou radicales. Beaucoup de commentateurs s’en amusent : la révolution de 2009 demeure pour l’heure peu visible. Ce constat leur permet de railler la combativité française, sa spécificité évidemment supérieure à ce qui se déroule dans les autres pays européens, pourtant soumis eux aussi et parfois plus durement aux conséquences sociales de la crise. Les fameux « amortisseurs sociaux » français loués hors de nos frontières (services publics, etc.) et dont se réclament aujourd’hui nos gouvernants (à commencer par Nicoléon en personne, on croit rêver !), alors que tous leurs projets conduisent à leur destruction systématique, ne sont pas une vue de l’esprit. Ils existent. Comme existe la réalité de l’anxiété contemporaine dont l’origine ne saurait être qu’un mal-être psychologique né du trouble existentiel. Derrière la crise économique, derrière l’atomisation sociale, derrière les grands désespoirs, que trouve-t-on sinon ce que l’on peut désormais appeler une « crise de civilisation » ? Pour que cette anxiété, cette colère, cette amertume deviennent révolutionnaires, il faut à la fois que le pouvoir puisse perdre sa tête et qu’une alternative populaire politique crédible soit déjà quasiment en place dans les structures de la société. Pour l’un comme pour l’autre, nous n’en sommes pas là…

Tentation. Pas de hasard. Prolongement avec la lecture du dernier numéro de Lignes (nº 29, édité par Nouvelles Éditions Lignes), dont le sujet principal questionne précisément « la violence en politique », collection dirigée par le philosophe Michel Surya. Ce dernier écrit justement dans sa présentation : « Le mot "crise" en cache un autre, encore qu’à peine, le mot "violence". La violence est sur toutes les lèvres. Comme une tentation ? Ce n’est pas impossible ; comme une inquiétude ? Ce n’est pas douteux. » Puis il ajoute : « Il semble donc qu’aux yeux du plus grand nombre, si ce n’est de tous, la violence ne soit plus possible ni permise, ne serait-ce que parce qu’il ne saurait y avoir d’autre monde que celui-ci. (…) Cette violence qu’on disait révolutionnaire. Or il n’y a plus personne à se laisser tenter par la révolution au point de penser qu’elle doive en passer par la violence. Et si quelques-uns craignent que la situation ne soit prérévolutionnaire, c’est qu’eux-mêmes vivent, pensent, sentent et dominent comme sous l’Ancien Régime. » Vaste problématique. Non ?

revolte.jpgRévolte. Faut-il répondre par la violence à la violence des éléments de domination édifiés autour de nous ? De quel droit et au nom de quelle légitimité ? Dailleurs. L’injustice sociale n’est-elle pas, majoritairement, « la » violence génératrice de tous les maux ? Dans cette zone de turbulences et de troubles collectifs où tous les corps sociaux constitués nous semblent défaillants et pour tout dire hautement coupables, où le coeur institutionnel lui-même est à l’évidence responsable et complice de ces dominations, toutes les violences subies deviennent en quelque sorte officielles. Violences policières (réelles ou symboliques) ; violences économiques, qui brutalisent la vie privée même ; violences sociales, qui ruinent toute perspective familiale ; violences d’État, qui pactisent avec le Fouquet’s et soumettent l’ouvrier ; violences de classe, plus ténues que jamais ; violences médiacratiques, vulgaires et pipolisées ; violences mercantiles, à tous les étages ; violence du désespoir programmé, forme nouvelle de violence oppressive ayant pour but de briser toute volonté de résistance ; violence du système, qui pousse les victimes à bout afin de leur démontrer que leur révolte ne peut rien, ce qui transforme l’impuissance en humiliation, etc. Le grand mouvement de contre-réforme des années 1980 et 1990 a amplifié ces tendances au détriment des espérances d’émancipation de la fin des guerres coloniales et de l’après-Mai 68. Désormais ? Nous vivons le temps d’une violence rituelle, existentielle, dépolitisée… Ainsi donc, si la violence est « sauvage, sans objet, informelle », comme l’annonçait Baudrillard, « c’est que les contraintes qu’elle conteste sont elles aussi informulées, inconscientes, illisibles ».

France-Toulouse-Emeute-7novembre2005-1.jpgSpectaculaire. Dès lors nous vient, par association d’idées, cette question grave : la révolte des quartiers populaires en 2005, qui avait toutes les apparences d’une violence parfois aveugle et autodestructrice, proposait-elle un mouvement social d’émancipation ascendant ? Certainement pas. Elle n’était ni ludique, ni sacrée, ni idéologique. Était-elle de surcroît structurellement liée à nos modes de consommation ? Possible. De quoi s’agissait-il alors ? D’une révolte stérile ? Nous ne le pensons pas. Disons plutôt : une révolte plus spectaculaire qu’authentiquement révolutionnaire. Hélas… Ultime question, non moins grave : le cycle des grandes manifestations qui dépassera, souhaitons-le, le fatidique mois de juin, porte-t-il assez d’imprévu et de sens contre l’usurpation du temps ? Pour que les êtres-révoltants qui en sont la composante essentielle innovent assez. Pour que la colère l’emporte définitivement sur les peurs. Enfin, pour que la violence collective s’éclaire à nouveau d’un objectif politique historiquement viable, sans lequel, soyons-en sûrs, cette violence restera aveugle… surtout en milieu violent.

Jean-Emmanuel Ducoin